Sur les flots de Bordeaux

Comment vivra-t-on avec le pont de Bacalan dans cinq ou dix ans ? Cette série – de pure fiction – est librement inspirée des débats et des polémiques qui accompagnent son actuelle construction. Imaginons que nous soyons en 2012, après sa mise en service.

Le futur pont Bacalan-Bastide après les travaux, en 2011. Photomontage GTMVinci/Egis-JMIAOA-Lavigne et Cheron

Le futur pont Bacalan-Bastide après les travaux, en 2011. Photomontage GTMVinci/Egis-JMIAOA-Lavigne et Cheron

« Oh my god », hurle David, 53 ans, originaire de Floride. Il vient de réaliser qu’il est en France… et qu’il est saoul en même temps.

Sur le pont du Seabourne Pride, ses équipiers de fortune n’ont pas plus fière allure. Alors que leur navire faisait demi-tour devant la place de la Bourse, on leur avait proposé un verre de Côte des Graves. Après ces deux jours passés au centre-ville, leurs organismes commençaient à être habitués à ces dégustations impromptues mais régulières. « La France est un pays propice au bonheur », avait d’ailleurs songé David, un instant, dans un moment de laisser-aller.

Il était temps, maintenant, de partir. Mais voilà. Face à lui, le majestueux pont Bacalan-Bastide, le pont BB, était résolument abaissé. Il était trop bas pour laisser passer le somptueux navire qui baladait David et son épouse, depuis leur départ de Lisbonne et sur lequel ils remontaient la côte atlantique jusqu’à Plymouth.

Le Seabourne Cruise Line était le dernier à faire encore le pari de s’aventurer dans ce que ses concurrents appelaient la « nasse bordelaise ». Entre le majestueux pont de Pierre, construit sous Napoléon et l’ultramoderne pont BB s’était formé un espace de navigation étroit et redouté. Surtout un 1er mai, quand les Français, enfants de la Révolution, aspirent normalement à célébrer la fête du travail. Et la fêtent, d’ailleurs, sans vergogne ici, puisque les salariés du pont sont en grève depuis la semaine dernière pour d’obscures raisons de grille de service.

Dans la troisième pile du pont, l’ingénieur Gilles Vanbremeersch était fou. Il tournait comme un lion dans son bureau de verre et de béton, dont la vue le ramenait sans cesse au bateau prisonnier. « C’est pas possible, je veux qu’on m’appelle quelqu’un, faites quelque chose, n’importe quoi, où sont les responsables syndicaux ? ».

« Ils sont à la plage, comme tout le monde. Sauf pour la demi-douzaine qui fait un sit-in de protestation devant Cap Sciences, ce sont ceux qui sont à l’origine de la grève ». Le secrétaire n’en menait pas plus large que son chef, qui de toute façon n’était pas directement responsable de la situation.

« On m’appelle pour un problème de commande et je me retrouve à gérer cette p… de grève. Ma femme et mes enfants m’attendent dans la voiture pour partir à la plage. Si dans cinq minutes le directeur de l’exploitation du pont n’est pas là, je m’en vais ».

« Monsieur, il y a 208 passagers et 149 membres d’équipage qui patientent sur un bateau, ils attendent que le pont que vous avez conçu se lève pour les laisser passer ».

« Je m’en fous, je ne suis pas payé pour gérer les mouvements sociaux ».

David avait parfaitement compris la situation et ce qu’elle impliquait. Il pouvait contempler à loisir le petit bijou de technologie qui lui faisait face : le plus grand pont levant d’Europe, juché sur quatre colonnes de plus de 80 mètres, en verre et en béton. Un tablier qui se lève à 55 mètres de haut. Quatre voies routières, un trottoir et une piste cyclable. Détail qui tue, des sortes de petits jardins étaient installés au pied de chaque pile. Il sourit devant tant d’ingéniosité.

En fixant son regard, on pouvait percevoir ce qu’il s’y passait. La jolie cycliste qui s’était arrêtée pour lire, le gars en marcel qui essayait de lui sourire, la maman accrochée à sa poussette. Un microcosme suspendu, « so weird ».

« Honey, je pense que nous allons devoir patienter un peu, le pont a l’air d’être coincé », dit David.

« Coincé, pourquoi ? »

« Tu sais bien, ce sont ces prouesses technologiques qui ne fonctionnent jamais très bien : il devrait se lever à nouveau, pour que nous puissions repartir ».

« So when ? »

« Je ne sais pas, reprenons un verre de vin ».

Marion WAGNER

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