Vivre et mourir à la capitainerie

Grande maison blanche donnant sur les rives de la Garonne, l’ancienne capitainerie fut ignorée jusqu’en 1994. Achetée par un particulier au syndicat des dockers, elle est aujourd’hui l’objet de convoitises.

Tout commence par un coup de coeur. « J’étais venu aider un copain pour réparer son bateau. Et j’ai vu cette maison abandonnée », se remémore Christophe Verna. Au milieu de hangars désertés, sur les quais de Bacalan, elle n’avait pas fière allure. Le syndicat des dockers cherchait à s’en débarrasser. L’affaire fut conclue rapidement. Propriétaire des murs, Christophe verse cependant un petit loyer au Port autonome pour l’occupation des sols.

L’ours mal léché et sa tanière

Ravalement à la chaux, petite ancre en fer accrochée à la façade pour rappeler sa fonction passée, et même petite extension : Christophe Verna a bichonné sa maison. Juste sur le côté, un petit hangar héberge ses sculptures et ses inventions. Sous la tôle, un bric-à-brac d’objets insolites. Ferrailles, bouts de bois, conserves, tubes plastiques gisent par terre, sur une table ou dans un coin et attendent de se voir attribuer un nouveau rôle. Dans un même désordre, des automates – comme ce clown d’1m80 distribuant des prospectus ou un zylophon constitué de cymbales et de ferraille -, des inventions prennent racine à l’abri des regards. Christophe Verna crée mais ne veut pas exposer. « Vous voulez les voir, vous n’avez qu’à aller sur mon site internet », grogne-t-il. Il ne se fait pourtant pas prier pour en parler. « J’ai inventé un système qui permet de chauffer ou de climatiser une voiture sans utiliser d’énergie : le Climaverna. C’est l’une de mes dernières inventions dont je suis le plus fier. » L’œuvre en question est un montage de cylindres plastiques disposés sur un châssis de véhicule. « Vous savez comment ça marche, un système de climatisation ? Là, il s’agit d’utiliser la force générée par les mouvements des suspensions. » Pour appuyer sa démonstration, il dispose sur la table cuillères, verres et tout ce qui lui tombe sous la main : «… Et là, le vérin muni du clapet peut servir de compresseur pour climatisation, de compresseur d’air ou de fluides hydrauliques. » Aucune de ces inventions n’a encore trouvé preneur.

Asocial et bourru, il a aménagé une tanière qui lui convient dans cette maison isolée. Il a été tranquille pendant six ans. Mais en 2000, tout se complique : l’ère des grands travaux commence.

Le Port autonome tente de récupérer le terrain et saisit le tribunal administratif en 2003 pour « contravention de grande voirie » au motif que l’ancienne capitainerie gêne la construction de la ligne de tramway. Débouté, il entame en 2006 une seconde procédure pour « occupation illégale du domaine public ». Le 15 mars 2007, Christophe Verna est condamné à quitter les lieux sous huit jours. Il ne pliera pas bagage.

Eiffage et ses bureaux

La société immobilière Eiffage voudrait bien aussi faire déguerpir l’inventeur. Elle a pour mission de réhabiliter une partie des quais et a obtenu, en décembre 1999, une concession pour 70 ans des terrains sur lesquels trône la capitainerie.

En 2005, l’entreprise immobilière dépose une demande de permis de démolition. Objectif : la construction de 5 700 m2 de bureaux avec vue sur la Garonne. Un projet de prestige supposé attirer les investisseurs.

Les riverains et les traces d’un passé

« Il faut plaindre les peuples qui renient leur passé car il n’y a pas d’avenir pour eux ». Philippe Dorthe, élu socialiste du quartier de Bacalan, cite cette phrase de Viollet le Duc. Lui aussi s’intéresse au lieu. Pour lui, l’ancienne capitainerie incarne la mémoire du passé maritime du quartier, avec ses maisons de dockers et ses activités portuaires et il compte bien en empêcher la démolition. Flanqué de quelques associations, il alerte l’UNESCO et la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC). La capitainerie est intégrée à un ensemble de constructions et bâtiments caractéristiques que la DRAC souhaite préserver.

Le coup de Trafalgar

Mais Eiffage n’a pas dit son dernier mot. Exit les bureaux. Le projet se transforme en construction d’une école de commerce (l’INSEEC) : « On s’est rendu compte qu’il y avait déjà un marché de bureaux disponibles dans le centre de Bordeaux. L’INSEEC sera construite à côté du Nautilus et tous les anciens bâtiments, dont la capitainerie seront gardés en l’état », déclare Hervé Lapoustoure, directeur immobilier d’Eiffage Aquitaine. Christophe Verna a une autre explication : « Ils ont revu leur copie : déloger des riverains pour des bureaux, ça passait mal ».

L’entreprise espère obtenir le permis de construire avant la fin de l’année pour commencer les travaux mi-2010. L’ancienne capitainerie du port sera au cœur d’un nouveau quartier à forte valeur foncière. Eiffage et le port Autonome espèrent que Verna et ses sculptures auront déguerpi d’ici là sous d’autres cieux. Le sculpteur ne l’entend pas de cette oreille, et prépare une contre-attaque sur le terrain judiciaire. « Je leur garde un chien de ma chienne, ou je leur prépare un coup de Trafalgar si vous préférez ».

Lucile CHEVALIER, Laurenne JANNOT et Clémence PIERRE

Photos Tania GOMES

Christophe Verna raconte son parcours judiciaire : http://escroquerieabordeaux.free.fr

Retrouvez les inventions de Christophe Verna : http://inventions.a.verna.free.fr

Pour plus d’informations sur la contravention de grande voirie : www.legifrance.gouv.fr

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2 commentaires to “Vivre et mourir à la capitainerie”

  • Lilou a écrit:

    Merci pour cet article! La rencontre se fait. Son impeccable dans lequel l’on perçoit même avec intimité le timbre de voix du personnage, son attachement au lieu, son intérieur, son caractère, bref son jardin secret. Le texte bourré de citations est bien écrit et très humain. Le regard des journalistes n’est jamais oppressant mais simplement juste. Là, il se passe un truc dans la relation au sujet. J’adhère!

  • lafronde a écrit:

    Cette capitainerie, c’est le cercle des poètes disparus. Très bel article ! Vous allez à la rencontre des gens. Vous les faites parler. Vous vous en tenez à une sorte de silence personnel… et à la fin de votre article, vous me donnez l’envie de me lever sur mon pupitre et de crier Ô capitaine, mon capitaine ! … et de vous dire Merci, Mesdames (les journalistes) ! Merci !