A la Marina. Episode 5

Depuis le décès de son père, Christophe a abandonné sa passion, la boxe. Illustration Célia Rivière

Depuis le décès de son père, Christophe a abandonné sa passion, la boxe. Illustration Célia Rivière

Le poste de radio derrière le comptoir crachote un tube d’Eddy Mitchell. Accoudés au bar, les quelques habitués présents ce matin-là semblent être eux aussi « Sur la route de Memphis ». Parmi eux, Christophe, 35 ans, veste en cuir siglée Strada Spirit 69, le cheveu ras et les oreilles percées. Une allure de « bad boy ». A l’écoute de cette chanson, les images se bousculent dans la tête de Christophe : un canyon, une Harley, une belle nana, les grands espaces.

Finalement, Nadia, la patronne, interrompt brutalement sa rêverie en lui servant son deuxième Perrier de la matinée. Christophe est déçu : aujourd’hui, il ne repartira pas en moto customisée, mais en scooter. Il ne rentrera pas à Memphis, il ira rejoindre sa mère malade, avec qui il vit du côté de Claveau, depuis qu’il s’est fait plaquer par sa femme. Il est en arrêt maladie, ne se voit pas reprendre son job aux espaces verts et surtout, surtout, il ne veut pas penser à cette fichue convocation au tribunal, le 16 mars prochain. Conduite en état d’ivresse. « Récidiviste », lâche-t-il avec amertume. Il risque trois mois ferme. A l’autre bout du zinc, Eric, un autre habitué du bar, explose de rire.

Uppercuts

La première fois, c’était à la sortie d’une discothèque, quai de Paludate. Une soirée arrosée. « Mais attends, j’avais même pas démarré la bagnole, assure Christophe. Je m’étais juste assis derrière le volant et v’là que je me fais tomber dessus par les flics. » Cellule de dégrisement. La deuxième fois, ce n’était pas très loin d’ici. « Ils m’ont chopé à un feu ». Rebelote, il passe toute la nuit au poste. « Ce coup-ci, ils m’ont gardé 21 heures, poursuit-il. En plus, un médecin est passé et m’a prescrit un médicament qui n’était pas compatible avec ceux que je prends. Ça m’a rendu malade. » Ce qu’il prend ? Des anxiolytiques. « Ben ouais, c’est comme ça depuis que je suis tout petit… »

Mais Christophe veut s’acheter une conduite. Il ne sort presque plus et s’occupe de sa mère. Il passe à la Marina tous les jours. « C’est la famille ici, on s’entraide, on peut parler», dit-il. Parler de ses démêlés judicaires, parler de la difficulté à joindre les deux bouts quand on ne bosse plus depuis un moment… Parler de la mort récente de son père. « Ouais, depuis que c’est arrivé, j’ai plus la niaque. J’ai même arrêté la boxe, ma passion. J’en ai fait 16 ans… Boxe française. J’étais bon, tu sais. » Il explique que c’était la belle époque, quand il était encore vigile à la base sous-marine. Belles voitures, petites copines, sorties, grillades avec les collègues tous les vendredis midi… « La belle vie, je te dis. C’est moins drôle aujourd’hui. » Ses yeux se perdent dans le vide. Christophe se concentre sur l’air qu’on entend maintenant dans le poste. Creedence Clearwater Revival. Encore une chanson de routier. Sauf que celle-ci s’appelle « Side of the road », le bord du chemin.

Gabriel PEREIRA


  • Share/Bookmark

2 commentaires to “A la Marina. Episode 5”