Des cols bleus aux TPE

De l’industrie débridée à l’arrivée dans les années 1990 des Très Petites Entreprises, la vie économique du quartier a évolué. Reportage sur une mutation difficile pour ses habitants.

L’histoire économique de Bordeaux-Nord est laborieuse. C’est avant tout celle de ses ouvriers. Ils sont maintenant disparus ou à la retraite. La nostalgie de « l’âge d’or » du quartier est palpable chez ceux qui restent. « Lors des manifestations en 1936, ma mère préparait la gamelle pour mon père qui était au piquet de grève. Tout le monde était solidaire ici », raconte, par exemple, Rolande Ménard, 80 ans. A l’époque, des huileries, de la chaudronnerie, des chantiers navals tournaient à plein régime.

Le port autonome a connu des heures de gloire économique, comme ici dans les années 30. Photo DR

Le port autonome a connu des heures de gloire économique. Les grues, maintenant inactives, tournaient à plein régime dans les années 30. Photo DR

Le quartier ouvrier de Bacalan vivait au rythme des luttes sociales et des fêtes improvisées chez les voisins. Symbole important, la Maison du peuple, rue Audubert, a été un lieu de fête, de luttes sociales et de rencontres que personne n’a oubliée. Elle a eu ce statut jusqu’aux années 1970. Albert Garcia l’a bien connu et y a bien rigolé : « Dans les années 60, des ouvriers ont joué « D’Artagnan » là-bas. Un soir, on avait appelé un rouquin pour une scène de duel à l’épée. Carotte qu’il s’appelait. Il devait jouer la comédie et tomber à un moment. Le hic, c’est qu’il n’a n’a jamais voulu tomber. A la fin, il a crié que jamais Carotte ne tomberait. Et tous les ouvriers dans la salle l’ont ovationné.» Autre emblème de Bacalan-Nord : le Port Autonome. Il faisait vivre une bonne partie des habitants du coin. Clope aux lèvres, les ouvriers prenaient leur pause sur les quais bondés des bassins.
« Mon grand-père était scaphandrier. Mon père était chef d’atelier dans les chantiers navals », se souvient Pascal Rioux, le capitaine du port. Une fois sortis du boulot, les gars débouchaient une petite bouteille, sortaient les cartes. Une partie de belote s’improvisait entre deux caisses en bois.

Les bassins après la seconde guerre mondiale. Photo DR

Les bassins après la seconde guerre mondiale. Photo DR

Le capitaine constate que la plaisance n’a pris de l’importance que depuis les années 2000. « Avant, c’étaient des chalutiers et des bateaux de marchandises qui étaient à quai. » En parallèle à l’apparition de l’actuel phénomène de « yachting », l’économie du transport, de la pêche et des réparations navales a peu à peu disparu. « On n’a plus affaire qu’à de très petites entreprises, ce qu’on appelle les TPE. »
Manque d’intégration
Ces TPE, qui emploient moins de 20 salariés, sont majoritaires maintenant dans le quartier. Cette année, la chambre de commerce et de l’industrie en a dénombré pas moins de 174. Il y a 200 entreprises sur Bordeaux-Nord. « Avant, j’étais à la Bastide. Et puis j’ai eu l’opportunité de m’installer ici, mais ça ne change pas grand chose », constate Arnaud Champeil, le PDG de ACL Bois. Cet entrepreneur avoue son peu d’implication dans le quartier. Selon lui, c’est un hasard s’il s’est installé ici. « Je voulais changer de lieu et puis on a visité ce local près de la fourrière. Le loyer était vraiment bas. » Ses employés ne vivent pas ici. Et son activité n’est pas liée au port. Beaucoup de TPE sont aux bassins par choix économique. « Ça ne contribue pas à créer une osmose entre le quartier et sa vie économique », constate Vincent Maurin, élu communiste au Conseil municipal de Bordeaux et président de l’association Vie et travail à Bacalan. « La micro-entreprise, ça ne fait pas vivre un quartier. » Ce nostalgique de la période industrielle déplore le peu d’implication des TPE sur le territoire. En fait, beaucoup d’habitants du quartier ne se sont jamais remis de la désertion industrielle.

Exode ouvrière
La fermeture de la raffinerie de sucre Beghin Say en 1984 a été un moment charnière dans l’économie du quartier. « C’était la dernière grande entreprise qui employait des habitants de Bacalan. On a tous manifesté. Rien à faire, elle est partie quand même. Aujourd’hui il y a ce Home Box. C’est quand même moins porteur pour l’économie du quartier d’avoir cette espèce de garde-meubles qui vend des espaces pour stocker son canapé », regrette Vincent Maurin.

La raffinerie de sucre rue Achard a fermé ses portes en 1984. Les habitants, révoltés, sont sortis dans les rues cette année-là. Lusine employait 500 personnes. Photo DR

La raffinerie de sucre rue Achard a fermé ses portes en 1984. Les habitants, révoltés, sont sortis dans les rues cette année-là. L'usine employait 500 personnes. Photo DR

La nostalgie du quartier ouvrier est de plus en plus vive à mesure que les habitants vieillissent et que l’économie locale se transforme. Bacalan-Nord n’a pas fini de voir son territoire muer. Avec le nouveau plan d’urbanisme, le vieux bastion ouvrier va encore se transformer.

Benoît Renaudin
Merci à l’association Vie et Travail à Bacalan pour son aide documentaire

  • Share/Bookmark

Un commentaire to “Des cols bleus aux TPE”

  • Miguel Ampliato a écrit:

    Bonjour,

    Je suis venu il y a trois ans et demi sur Bordeaux. J’ai découvert ce quartier en venant à la piscine Tissot. Depuis, je suis amoreux.

    Merci de contribuer à son histoire avec cet article.

    Miguel