Le mystère de l’épave noire

C’est une immense coque gisant sur le parking de la base sous-marine. Pas de nom, ni de pancarte. « C’est le Vendredi 13 », nous dit-on. Un bateau de course devenu épave et qui continue, quarante ans après sa construction, d’alimenter mythes et légendes.

La coque du Vendredi 13 pourrit depuis une dizaine dannées sur le parking de la base sous-marine. Photo Fabien Paillot

La coque du Vendredi 13 pourrit depuis une dizaine d'années sur le parking de la base sous-marine. Photo Fabien Paillot

Qu’est ce que c’est ce bateau abandonné sur le parking de la base sous-marine ?

« C’est le Vendredi 13, non ? », lance un travailleur du Compas marin. « Ce ne serait pas plutôt le Pen Duick ? », s’interroge son collègue. Des histoires à propos de l’épave noire il en circule beaucoup, toutes plus abracadabrantesques que les autres. « Tout le monde y va de son hypothèse », commente Dominique Ducassou, adjoint au maire chargé de la culture et de la protection du patrimoine. De la base sous-marine à la municipalité, en passant par le Port de Bordeaux, les institutionnels confirment : « Il s’agit bien du Vendredi 13 ».

Pour tous les mordus de navigation, le nom est légendaire. Construit en 1971 sur une idée de Jean-Yves Terlain, ce voilier trois-mâts en polyester, long de 39 m, était conçu pour entrer dans l’histoire. Objectif du skipper : remporter la transat anglaise de 1972. « A cette époque, on pensait – à tord – que plus les bateaux étaient grands, plus ils iraient vite », explique Yves Pélissier, journaliste à Thalassa. En fait, il ne remportera jamais aucune course. Mais cela ne l’empêche pas de rester mythique. En 1994, un nouveau Vendredi 13, plus moderne, est construit. Cette copie est baptisée Friday Star. Le monocoque original, lui, ne naviguera plus.

Lors de son déplacement sur le parking de la base sous-marine, le Vendredi 13 a été démâté.

Lors de son déplacement sur le parking de la base sous-marine, le Vendredi 13 a été démâté. Photo NG.

C’est donc le Vendredi 13 de Jean-Yves Terlain qui se trouve à Bordeaux ?

A cette question, chacun – ou presque – y va de sa version. Entre rumeurs, règlements de compte et intérêts personnels difficile de s’y retrouver. Pour Dominique Ducassou, le monocoque de la base sous-marine « n’est pas le véritable Vendredi 13 mais un moule réalisé par la société Stardust pour la construction du Friday Star, puis donné au Conservatoire de la plaisance ».

« C’est bien le bateau original », assure quant à lui l’historien et écrivain Daniel Charles, par ailleurs fondateur du Conservatoire. D’après ce spécialiste, le musée – installé dans les années 1990 dans la base sous-marine – réussit « un gros coup » en récupérant le Vendredi 13, évitant ainsi sa destruction. Une version corroborée par Pascal Riou, responsable des bassins à flot au Port de Bordeaux : « Quand c’est un moule, il n’y a pas de hublot, ni d’accastillage », justifie-t-il.

Pourtant, le doute subsiste. Pour Marc Palmade, éclairagiste à la base sous-marine depuis 15 ans, « quand il est arrivé, les gens ont cru que c’était le vrai Vendredi 13 ». Le Conservatoire aurait-il laissé planer l’ambigüité sur cette belle prise pour se faire de la publicité ? Inversement, ses détracteurs n’essayent-ils pas de minimiser l’importance de cette coque pour s’en débarrasser ?

Quel avenir pour l’épave noire ?

A la fin des années 1990, le bateau est déplacé du terrain où se situe actuellement l’école du cirque au parking de la base sous-marine. Posé de travers sur des pneus et moellons en béton, il est démâté, pour des raisons de sécurité. Depuis, la peinture s’est écaillée. Par endroit, la coque a été taguée. L’épave, qui a longtemps servi de squat, pourrit à petit feu.

Les mâts du Vendredi 13 sont entreposés dans lune des alvéoles de la base sous-marine. Photo NG.

Les trois mâts du Vendredi 13 sont entreposés dans l'une des alvéoles de la base sous-marine. Photo NG.

Controverse sur son origine mise à part, il y a ceux pour qui ce bateau n’est qu’une verrue dans le paysage. Et puis il y a les amoureux de la voile, comme Yves Pélissier, pour qui Vendredi 13 reste une « pièce historique, l’un des derniers vestiges d’une époque glorieuse de délire complet ». Il semble en tout cas que l’épave noire ne soit pas prête de bouger. La Ville de Bordeaux, qui en est propriétaire, « ne veut pas prendre la responsabilité de la déplacer », déclare Dominique Ducassou. « De toute façon, on ne peut pas la lever », ajoute la directrice de la base sous-marine Danièle Martinez. Trop fragile, la coque risquerait de se briser en miettes. Trop coûteux aussi. Et le navigateur bordelais Franck Jouani de conclure, amer : « Ça fait toujours mal au cœur de voir de grands bateaux comme le Vendredi 13 devenir des épaves. Malheureusement c’est le destin de la plupart d’entre eux ».

Noémie GUILLOTIN

Pour aller plus loin:

Reportage Thalassa : le Vendredi 13 racheté par Marin du monde

« La légende du Vendredi 13″, Karin Desboeuf etDany Fauconnier, Ed. Robert Lafond, 1994.

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Un commentaire to “Le mystère de l’épave noire”

  • Pascal a écrit:

    En 1990 j’ai participé aux travaux de rénovation du Vendredi 13 et j’y ai navigué de Brest jusque Cadix. Je n’avais pas cherché depuis de longues années à savoir ce qu’il étai devenu. Je découvre avec tristesse son sort actuel. C’est bien dommage de voir qu’une aussi belle coque ne navigue plus. Je vois que votre article date de 2009. Les choses ont peut-être évoluées, en bien… comme en mal.