« On ne garde pas une friche pour le plaisir des yeux »

Elu municipal et vice-président de la Communauté urbaine de Bordeaux chargé des grands projets urbains, Michel Duchène est au fait de la rénovation des bassins à flot. Il évoque ici les grandes lignes du projet et l’avenir du quartier.

Il est aujourdhui inconcevable de ne pas rénover le secteur des bassins à flot, selon Michel Duchène. Photo : L. J.

Il est aujourd'hui inconcevable de ne pas rénover le secteur des bassins à flot, selon Michel Duchène. Photo : LJ

Pouvez-vous nous parler des bassins à flot ?

C’est un quartier sur lequel nous avons un projet extrêmement ancien. Pour des raisons que je qualifierais de politiques, le projet n’a malheureusement pas pu aboutir plus tôt. C’est avec le retour d’Alain Juppé et, d’une certaine manière, l’arrivée de Vincent Feltesse à la tête de la CUB que le projet est reparti sous la forme d’un PAE (Programme d’aménagement d’ensemble). Voilà où nous en sommes concernant les décisions lourdes. Concernant la procédure, elle est en cours. Nicolas Michelin travaille depuis plusieurs mois sur la préparation du plan d’urbanisme et du PAE. Le PAE est prêt et a déjà été présenté au maire. Je pense qu’on peut envisager un vote en début d’année 2010, dans les premiers mois.

Pourquoi un PAE plutôt qu’une ZAC ?

L’intérêt du PAE, c’est que l’on peut démarrer plus vite. Le PAE, c’est simple, c’est une manière de faire participer les opérateurs, les professionnels, les aménageurs, les entreprises à un pot commun qui permet ensuite de réaliser les infrastructures publiques, que ce soit la voirie, l’éclairage, l’assainissement, etc. L’intérêt, c’est que nous avons un urbaniste de très grande qualité qui a vraiment au fond de lui une fibre développement durable. Et c’est un très grand professionnel qui a assez de poids pour, face aux promoteurs, imposer ses choix, ou du moins les orientations qu’a définies le maire.

Avez-vous une estimation du montant de la participation ?

Ce que nous souhaitons, ce serait évidemment que les promoteurs participent à la réalisation des aménagements publics. Ce que je ne peux pas dire – car  ce n’est pas encore voté – c’est justement le niveau de la participation des aménageurs. Mais il y aura une participation, et elle sera même importante. Le tout, c’est de trouver l’équilibre entre la puissance publique et les opérateurs privés. L’opérateur privé essaiera de payer le terrain le moins cher possible et voudra réduire un peu sur la qualité architecturale, ainsi que sur ce que nous considérons comme essentiel, notamment l’HQE (Haute Qualité Environnementale) ou le développement durable.

Quelle sera la place du port dans le projet ?

Elle est essentielle, car le port est propriétaire de vastes espaces qui se trouvent à côté des bassins à flot. En particulier ce que nous appelons la plaque portuaire. C’est une plaque importante qu’il faudra bien évidemment restructurer et rénover. Le problème est de savoir qui va payer. Le port autonome a toute une série de propositions concernant l’aménagement des espaces pour l’activité économique, notamment concernant les hangars qui se situent le long de la rue Lucien Faure. Il faudra que le port participe au financement des espaces publics qui, pour la plupart, lui appartiennent. Je sais que le port n’y est que moyennement favorable et que les loyers qu’il perçoit ne sont pas astronomiques. Il faudra tenir compte de cette réalité. Mais le port a des moyens et des espaces. C’est donc lui qui portera – certes pas en totalité mais en grande partie – le développement économique de ce secteur là. Je crois que le port a compris ce qui se passait, que nous étions entrés dans une phase opérationnelle et qu’il a tout intérêt à profiter de la dynamique qui va se créer autour des bassins à flot. Plutôt que de vendre ces espaces, il a l’intention de les valoriser. Leur proposition de redynamiser le port de plaisance sur le bassin n°2 et de remettre en route la réparation navale sur le bassin n°1 me paraissent être de très bonnes choses. De même que de remettre en eau les formes de radoubs pour des activités de réparation, d’autant que ces formes sont magnifiques.

Quel est le projet concernant les habitations ?

La mixité. Je crois que ce qui est essentiel est d’avoir tous types de logements pour tous types de revenus. Des logements libres portés par des promoteurs privés mais aussi des logements publics portés par des bailleurs sociaux ou par du privé. Et d’avoir du PLAI (Prêt Locatif Aidé d’Intégration, logements sociaux accessibles aux plus faibles revenus) et du PLUS (Prêt Locatif à Usage Social, tranche intermédiaire des logements sociaux). Dans le cas du PLAI, ce sera du logement très social. Nous voulons également avoir de l’accession sociale à la propriété et passer, tout compris, à plus de 50% de logements sociaux. C’est pour nous une priorité maintenant que d’avoir des pourcentages aussi importants.

Et pour les populations socialement fragiles ?

Les gens du voyage qui s’installent ici, souvent repartent. Ils ne sont pas sédentarisés à cet endroit là. Je crois que le maire a toujours affirmé depuis des années sa volonté de mener une action sociale, en particulier sur les opérations d’aménagement. Pas d’expulsion, relogement dans de bonnes conditions et à des loyers qui correspondent au prix que les habitants payaient dans leur appartement d’origine. Donc, s’il y a démolition, il y aura relogement, en priorité dans le quartier. Si ce n’est pas possible, comme pour l’îlot Saint Jean, dans un autre quartier. Et après, si les personnes le désirent, elles pourront retourner dans leur quartier d’origine dans de nouveaux logements. On sait faire, on pratique ça depuis de nombreuses années.

Quelle est la place du Garage moderne dans le projet ?

Cela nous paraît important de préserver le bâti de qualité et les activités humaines qui se déroulent dans ce quartier. Si des structures telles que le Garage moderne ont des difficultés, on peut envisager de les maintenir dans leurs locaux ou de construire d’autres locaux. C’est l’intérêt du PAE. Il nous permet d’avoir une enveloppe financière que l’on n’a pas obligatoirement dans le cadre du budget de la ville, pour mener des opérations qui nous paraissent essentielles pour développer le quartier. Avec le garage moderne, on est typiquement dans le type de lieu qui peut fédérer et créer du lien social. Il n’y a rien de pire dans un nouveau quartier que le vide, l’absence d’humanité.

Quand vous dites « les aider à se développer », s’agit-il de les aider financièrement ?

Dans le cadre de nos possibilités. Il ne faut surtout pas que le PAE développe de l’exclusion. Il faut que le PAE développe d’abord de la concertation, et ensuite de la dynamique. Et cette dynamique concerne l’ensemble des acteurs du quartier. Ceux qui y sont déjà ne doivent pas être exclus de cette dynamique. Ils peuvent être essentiels à l’attractivité d’un quartier car un quartier met très longtemps à être attractif quand il est créé de toute pièce.

Quelles sont vos attentes au niveau  culturel ?

Grâce à cette opération, le quartier de Bacalan va enfin pouvoir se relier à la ville. On avait une rupture mais nous allons recréer du lien social et de l’urbanité. Je crois que ce quartier va être emblématique des nouvelles politiques qui sont menées dans le cadre d’une nouvelle société. Et donc la culture y a toute sa place. Ce qui est intéressant dans cette opération, c’est que l’on a des structures culturelles majeures comme la base sous-marine, le futur centre culturel et touristique du vin, et surtout, les opérateurs culturels qui se trouvent déjà dans ce quartier.

Y’a-t-il un projet de rénovation de la base sous-marine ?

Des travaux importants ont déjà été réalisés, surtout sur l’étanchéité. Elle ne fonctionne pas trop mal. Dans le cadre d’Evento, les choses se sont plutôt bien passées. Il y a depuis quelque temps de belles expositions qui ont attiré pas mal de monde. Elle ne devrait se développer qu’en tant que lieu culturel, surtout avec les créations de logements qui vont se dérouler tout autour.

Est-ce que parler de nouveauté ne signifie pas perdre en identité ?

Il faut lutter contre le problème de l’étalement urbain. Pour cela, il faut construire et développer les villes. Bordeaux pourrait monter à 350 000 habitants et ce serait dans de très bonnes conditions. Les bassins à flot sont un espace majeur, au plus près du fleuve, avec la proximité de la ville et surtout celle du tramway. Le lieu est tellement fort qu’il est quand même difficile de le perturber à un point tel qu’il perdrait son âme. Et comment envisager de ne pas le construire alors qu’on va réaliser le pont Bacalan-Bastide, qui n’est plus un projet mais qui est dans sa phase opérationnelle ? Oui, la friche va disparaître. C’est une partie de l’âme des BAF mais c’est une âme un peu décatie. On ne peut pas se permettre dans une ville de garder pendant des années une friche industrielle de cette dimension pour le plaisir des yeux.

Combien de logements sont prévus ?

Plusieurs milliers, au fil du temps. Au moins 2000, 2500, 3000… plus même. Après se pose la question de la densité. C’est le problème de la ville de Bordeaux où on considère que quatre étages, c’est une tour. Evidemment, avec ce genre de hauteur, on ne crée pas de la densité. S’il y a bien un endroit où l’on peut monter, c’est aux bassins à flot. On est loin du centre historique, on peut monter à dix ou douze étages. L’idée, ce serait peut-être de faire deux ou trois tours. Mais on n’est pas partis pour.

D’où vont venir les nouveaux habitants ?

Essentiellement de la périphérie, par exemple les personnes installées dans des maisons individuelles, qui vieillissent. Et surtout, de nouvelles personnes qui s’installent ici. Il y a une sorte d’héliotropisme. Soit des gens qui prennent leur retraite, ou pour certains qui viennent s’installer ici parce qu’ils en ont marre de Paris. Je pense que ce ne sont pas des gens qui habitent déjà Bordeaux.

La réputation du quartier ne risque-t-elle pas de décourager les gens de venir s’installer ici ?

Ca jouera. C’est pourquoi l’opération est importante. Il ne faut pas qu’elle s’étale trop dans le temps. Il faut qu’un maximum de logements soit réalisé assez rapidement pour qu’il y ait un apport massif de population ayant une sorte de contrôle social des espaces publics et de l’espace de vie en général.

La première Uteq (Unité territoriale de quartier) créée sur Bordeaux était sur le secteur des Aubiers et traitait aussi le secteur des bassins à flot. Est-ce lié ?

Oui. Par anticipation mais pas complètement. Ce qui pose problème, c’est plutôt la tranche entre les rues de la Faïencerie et Lucien Faure mais là, ça va partir assez vite. Il suffit de voir l’opération qui se crée au bout du quai (Vinci – Quai Ouest) à côté des gens du voyage qui sont installés, c’est plutôt du haut de gamme. Ce qu’on voudrait en priorité, et c’est le discours que l’on tiendra aux promoteurs, c’est d’avoir plutôt des propriétaires-occupants.

Et concernant les nombreux squats rue Lucien Faure ?

Il faudra régler ce problème comme on le règle jusqu’à maintenant, dans d’autres espaces, reloger les personnes, trouver des solutions sociales. Ce sont souvent des personnes qui ont fait un choix de vie aussi et qui ne veulent pas être relogées. Ce sont plutôt des routards, qui passent d’une ville à l’autre.

Quelle est l’échéance pour la rénovation du quartier ?

Ca, on ne peut pas le savoir. Ca mettra 10 ans, 15 peut-être. Ce qui me paraît le plus important est la création du PAE et la possibilité de démarrer. On fait un peu trop nouveaux riches parfois. Concernant l’âme et l’aspect post-industriel, on peut aussi laisser les choses telles qu’elles sont. On peut garder son aspect un peu industriel et ça peut être très agréable.

Propos recueillis par Laurenne JANNOT et Clémence PIERRE

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Un commentaire to “« On ne garde pas une friche pour le plaisir des yeux »”

  • AZARIO a écrit:

    je serais très interressé d’installer une école de: (cinéma vidéo son )avec la possibilité de montage de décors,prise de vue ,salle d’audition ……… pour celà il nous faut une grande surface (friche industrielle )